LA LETTRE DU PEAL N° 57 : 15/03/2026
NORMES ET ENVIRONNEMENT
« Lorsqu’un médecin arrive dans une cité dont il n’a pas l’expérience, il doit examiner avec soin la position, la façon dont elle est située par rapport aux vents et par rapport au soleil. [Si la cité est] face aux vents chauds […] et quant aux maladies, voici celles qui sont locales : tout d’abord les femmes sont maladives […] chez les enfants surviennent des convulsions […] chez les hommes, ce sont des dysenteries. »
Hippocrate, Airs, Eaux, Lieux.
Les quatre Lettres de l’année 2026 porteront sur les normes (seuils, règles, lois...) mais de manière plus sensible sur quelques déviations, qu’elles soient économiques, politiques ou sociales. Dès l’Antiquité, le terme de norme, norma, désignait tant un outil qui permettait de donner un angle qu’une ligne de conduite. Les normes peuvent se rapporter à des techniques, à des usages, à des mœurs ou à des lois. Cependant, elles ne sont jamais fermées et figées, puisqu’elles sont inséparables d’un ordre de valeur que chaque société va définir. Elles peuvent donc varier de façon notoire en fonction du temps et du lieu. Ainsi, un comportement normal dans telle culture pourra être considéré comme totalement anormal dans telle autre société. Les normes servent donc à réguler les conduites par le biais du processus de socialisation, mais leur appréhension peut varier parfois en fonction d’autres codes moraux. Si leur non-respect entraîne des sanctions, leur affaiblissement, leur incohérence ou leur absence peuvent engendrer de nombreux dysfonctionnements. La question centrale sera ici de se demander ce qu’il en est du respect des normes environnementales.
On sait que la toxicité de produits n’est pas quelque chose de bien nouveau. Les archéologues ont, par exemple, trouvé des traces de dégradations pulmonaires dues aux fumées sur des momies datant du néolithique. Dans l’Antiquité, les Romains procédaient à l’extraction du minerai de plomb argentifère qu’ils utilisaient ensuite pour fabriquer des canalisations ou de la monnaie. Or la fusion du minerai provoquait d’importantes émissions nocives dans l’atmosphère. Des recherches contemporaines en ont d’ailleurs retrouvé des traces emprisonnées dans les glaces des Alpes. Au Moyen Âge, les tanneurs, les teinturiers, les potiers ou les forgerons corrompaient l’air ambiant et entretenaient une véritable pollution chimique. Le XIXe siècle est souvent associé à la misère des ouvriers de la mine, où la silicose sévissait, liée à la tuberculose. Or, entre les années 1946 et 1987, 40 000 décès de mineurs constitueraient une estimation basse. Face aux problèmes liés à toute cette toxicité et à ses effets sur la santé, l’Organisation internationale de normalisation (qui a vu le jour en 1946) a proposé, entre autres perspectives, de quantifier les polluants environnementaux. Il faudra pourtant attendre les années 1970 pour que se multiplient les normes relatives à l’environnement. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), celles-ci s’appuient sur quelques indicateurs : la gravité et la fréquence des effets adverses sur la santé, l’ubiquité et l’abondance de l’agent dans l’environnement, la persistance dans l’environnement, la transformation ou l’altération dans l’environnement, l’étude des populations exposées. Il faut adjoindre à ces variables quelques éléments socio-économiques. Disons que le but essentiel est d’alerter quant aux risques et aux dangers afin de protéger les populations. Mais alors, qu’en est-il véritablement ?
En ce qui concerne ces normes, il n’est pas nécessaire de regarder du côté des pays pauvres ou émergents. Intéressons-nous plutôt à ce qui se passe en France en matière de qualité de l’eau, des terres et de l’air. Prenons tout d’abord le cas de l’eau. En 2025, une mission parlementaire relevait un mauvais état écologique de plus de la moitié des cours d’eau. De plus, en une décennie, la ressource d’eau renouvelable aurait baissé de 14 %, sous l’effet des prélèvements excessifs et de l’évolution des usages des sols. La même année, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a publié une étude sur les PFAS (composés per- et polyfluoroalkylés). Sur les 600 échantillons d’eau prélevés sur tout le territoire, 20 % de l’eau distribuée était impactée. Or ces substances chimiques, qui entrent dans la composition de pesticides et d’objets quotidiens, sont toxiques pour le corps humain et pour l’environnement. La terre et les sols ne sont pas mieux lotis. Chaque année, dans l’Hexagone, les sols perdent en moyenne 1,5 tonne de terre par hectare en raison du ruissellement des eaux, aggravé par l’agriculture intensive, le surpâturage, la déforestation, ainsi que l’imperméabilisation. De plus, la déstructuration biologique du sol est due aux pesticides et aux engrais. De ce fait, l’utilisation des produits chimiques engendre une quantité d’azote qui favorise la prolifération des bactéries qui attaquent les plantes et réduisent la quantité de champignons (qui eux favorisent la régénération de la matière organique). Tout cela favorise une diminution des nutriments. Enfin, en ce qui concerne la qualité de l’air, le SDES (Service des données et études statistiques) admettait que « les normes réglementaires […] pour la protection de la santé humaine ne sont pas respectées dans certaines zones, en particulier pour le dioxyde d’azote, les particules de diamètre inférieur ou égal à 10 μm et l’ozone ». Dans le cas de la région parisienne, selon Airparif, les concentrations des polluants dépassaient largement les seuils recommandés par l’OMS, et la quasi-totalité des habitants seraient exposés à un air qui ne respecte pas les recommandations annuelles et journalières. En 2016, si, pour Santé publique France, 48 000 décès dans l’Hexagone étaient liés à cette mauvaise qualité de l’air, une étude d’Harvard de 2021 évaluait les morts prématurées de personnes de plus de 14 ans à 100 000. Toutefois, l’impact n’est pas le même lorsqu’on tient compte des catégories sociales ou des lieux d’habitation. Lorsque Sabine Host interrogeait l’effet du trafic routier, elle montrait que la proximité de la circulation routière augmente la morbidité due à la pollution atmosphérique, notamment si les routes sont très fréquentées, engendrant parfois près de 30 % de pathologies respiratoires chez les riverains. À partir de ces quelques exemples, le constat semble donc assez amer. Il existe une augmentation croissante des cancers, de l’infertilité, des malformations congénitales ou d’autres pathologies handicapantes. Et pourtant, cela n’empêche en rien les normes environnementales d’être régulièrement dépassées. Dans ce contexte, il paraît logique de revenir sur ce que notait le médecin Joël Spiroux, quand « la détermination de normes, valeurs limites et seuils n’est qu’un garde-fou pour éviter les catastrophes », et il poursuivait en expliquant qu’elle n’était en fait qu’« une fausse sécurité sur le plan sanitaire ». Pour le dire autrement et de manière sarcastique, il est possible aujourd’hui de se demander si le degré d’intoxication pour les populations paraît normal ou non.
Pourquoi alors établir des normes environnementales quand on sait pertinemment qu’elles sont régulièrement bafouées et surtout qu’elles n’ont aucune résonance (ou très peu) sur les causes profondes (qui sont en grande partie connues) ? La réponse renvoie aux dénis, aux justifications, mais aussi à une bonne dose d’hypocrisie qui n’est, en fait, pas l’apanage de quelques individus, même si certains ont un degré de persuasion plus important que les autres. Les pouvoirs publics (État, régions ou autres) insistent de manière incantatoire sur la croissance (et le PIB), comme si cela relevait du seul vocable qu’ils puissent connaître. De leur côté, les industriels, les commerçants et bien d’autres catégories soulignent systématiquement l’importance des terminologies tournant autour du mot « profit ». Enfin, les consommateurs, arguant que le bien-être passe essentiellement par l’achat de biens, en appellent au seul pouvoir qui leur reste : le pouvoir d’achat. Suivant ce simple schéma d’imitation, il est alors logique que chacun scrute avec inquiétude les normes environnementales (ou plutôt des mesures qui sont pourtant difficiles à comprendre pour un non-initié), tout en entretenant systématiquement leur dépassement et en transgressant ces mêmes normes par le biais des modes de vie actuels. Donc, cela pourrait signifier que tout le monde est responsable puisque, par le biais d’interactions multiples, chacun stimule et entraîne les autres. Or, par un spectaculaire paradoxe, personne n’est responsable, sans dire fautif. D’ailleurs, comme le relevait Ulrich Beck, il y a déjà quelques décennies, « on peut très bien faire quelque chose et continuer à le faire sans être tenu pour personnellement responsable ». Ainsi, dans cette curieuse situation, il sera possible de démultiplier de nouvelles règles tout en sachant qu’elles seront dépassées. Nous sommes ainsi très loin des seuils établis dont une des fonctions essentielles est de réguler les attitudes et les comportements.
En conséquence, les normes environnementales permettent de définir des seuils et, lors de cas de dépassement, d’alerter les populations. Cela suppose ainsi que tout est protégé. Or, dans le même élan, tout est fait pour que ces normes soient dépassées. Sommes-nous alors dans un cercle vicieux dont il est impossible de s’extraire ou une véritable spirale de dégradation ?