
Il y a quelque temps, j’ai rencontré une personne qui m’a demandé avec un grand sérieux : « Vous ne croyez pas qu’il y a trop de loups ? » Peut-être avait-elle été sensible au titre suivant : « Loups en France : des chiffres trop sages face à une réalité qui mord ». Il est vrai que la peur de cet animal reste, dans l’inconscient collectif, toujours présente et vivace. Mais objectivement, que pèsent environ 1 000 loups face à une population française de plus de 68 millions d’humains ? Que représentent-ils face aux 40 millions de voitures en service (et plus de 620 000 poids lourds en circulation) qui sont bien plus dangereuses ? Que sont-ils par rapport au million de bateaux de plaisance qui polluent, des 200 millions de téléphones portables énergivores, ou des 55 projets de routes et d’autoroutes, en cours en France, qui bitumeront 4 500 nouveaux hectares ? Les 25 000 produits proposés par les hypermarchés n’engendrent-ils pas beaucoup plus de risques sanitaires ? Malgré tout cela, le loup a priori gêne, considéré comme « de trop » (alors qu’il n’est responsable que de 0,01 % des morts de brebis chaque année). Mais est-il le seul à subir cet opprobre ?
Pour répondre, il suffit de prendre un petit florilège de titres récupérés çà et là : « Le constat est sans appel, il y a trop de renards », « La prolifération des sangliers est bien réelle », « La surpopulation de cormorans est une menace », « Les goélands deviennent le calvaire des vacanciers », « C’est une catastrophe : pourquoi la prolifération de biches et de cerfs inquiète ? », « Attaques d’orques : le problème ne disparaît pas, il tend à augmenter », ou encore « Y a-t-il trop d’ours dans les Pyrénées ? ». Au regard de ces quelques exemples, le loup n’est donc pas le seul à être perçu comme un réel danger. Ainsi, tout porte à croire que nous sommes entourés par une nature de plus en plus hostile et même confrontés à une énorme vague de submersion très inquiétante. D’ailleurs, celle-ci engendrerait de nombreux préjudices tant pour nos modes de vie que pour l’agriculture, la pisciculture, l’élevage et même le tourisme. Pour le dire autrement, notre économie et notre culture seraient en péril, s’il n’existait pas de multiples campagnes d’éradication, de stérilisation ou de prélèvement (terme plus doux qu’abattage ou tuerie).
À y regarder de plus près, on préfère avoir des animaux bien parqués et obéissants, qui docilement seront prêts à terminer leur triste existence dans des barquettes en plastique. En effet, il semble beaucoup plus apaisant d’avoir 15 millions de bovins, dont des vaches laitières soumises à une première batterie de machines qui leur donnent de la nourriture et des médicaments, puis à une seconde pour la traite. Il paraît plus normal d’avoir 4 millions de volailles, dont certaines poules sont enfermées par quatre dans des cages minuscules qui ne leur laissent qu’un espace de 25 cm de côté. Il est plus logique d’avoir 3,5 millions de porcins, dont des truies qui n’ont quasiment pas la place de bouger dans leur enclos, avec des petits qui au bout de quatre semaines leur sont retirés, avant qu’elles soient de nouveau fécondées pour produire le lot suivant de porcelets. À considérer cela, l’incarcération, la captivité et la servitude paraissent beaucoup plus rassurantes afin que l’homme puisse continuer de se sentir maître, possesseur de la nature, et surtout puisse maintenir son économie dévoratrice.
Il est vrai que les animaux n’ont jamais eu aucun droit, ou si peu. Mais imaginons une seconde qu’ils puissent tous prendre la parole et aient même la possibilité de voter. En effet, s’il existait un parlement des animaux, que diraient-ils à propos des humains ? N’affirmeraient-ils pas : « La prolifération inquiète », « Le problème ne disparaît pas », « Ils deviennent un calvaire pour nous » ?